Un écologiste au deuxième tour des présidentielles (finlandaises !)

Je n'ai suivi que du coin de l'oeil la campagne des élections présidentielles, qui se déroulent en ce moment même. J'aurais peut-être du m'y intéresser d'un peu plus près, car hier soir la surprise était de taille : le candidat conservateur favori depuis le départ (Sauli Niinistö) sera opposé au deuxième tour à un écologiste (Pekka Haavisto).

En réalité, la surprise était un peu attendue. Les sondages donnaient bien une bataille serrée entre Haavisto et Värynen (arrivé troisième). Mais dans l'histoire politique finlandaise, c'est la première fois qu'un écologiste arrive au second tour, et également la première fois que la gauche "traditionnelle" n'y est pas représentée. Je ne suis pas encore assez informé sur les écologistes finlandais pour pouvoir les placer précisément, mais ils restent globalement à gauche tout de même.

Quoi qu'il en soit, ne nous laissons pas emporter par nos cadres habituels calqués sur le schéma politique français, tout cela doit évidemment être replacé dans le contexte finlandais. Commençons donc par un petit court de droit constitutionnel pour savoir de quoi l'on parle.

Les pouvoirs du Président ont été diminués par amendement constitutionnel en 1999, réduisant considérablement son influence sur la politique intérieure. Le pouvoir est ainsi partagé avec le Premier ministre, qui compose un gouvernement (souvent de coalition avec deux ou trois autres partis, car le système de représentation à la proportionnelle génère souvent des majorités relatives et de nombreux partis représentés au parlement). Concrètement, le président est essentiellement responsable de la représentation du pays à l'étranger, de la politique étrangère (en étroit partenariat avec le ministre des affaires étrangères et le premier ministre), dispose de divers pouvoirs de nomination, et est le chef des armées. Dans de nombreux cas, les décisions doivent être approuvées par le Parlement (le pouvoir législatif finlandais est unicaméral). Au final, le pouvoir du Président reste assez limité par rapport à ceux du Premier ministre. L'élection du Président se joue donc autant voir plus sur la personnalité du candidat que sur ses idées ou son parti.

Par opposition, le Premier ministre est généralement le porte-parole du parti majoritaire ou leader de la coalition, et émane donc directement des résultats des élections législatives, beaucoup plus politisées. Cela a une conséquence sur un des aspects de la perception du rôle du Président par les citoyens : selon la vie interne des partis et des gouvernements, la rotation du Premier ministre est régulière et peut être rapide ; le Président est alors perçu comme un élément de stabilité. A titre d'illustration, l'actuelle présidente (Tarja Halonen) a connu 6 gouvernements différents (avec 5 premiers ministres distincts) sur ses deux mandats (soit 12 ans au total). La personnalité du Président devra donc couvrir un double objectif de représentativité à l'extérieur et de solidité pour garantir la continuité du pouvoir, au-delà des rotations gouvernementales.

A première vue, la plupart des remarques ci-dessus pourraient être applicables à certaines mandatures présidentielles françaises. Mais il y a une différence fondamentale : la combinaison du mode de scrutin pour les élections législatives et l'organisation de la vie politique au sein des partis rend quasiment impossible une situation où le Président pourrait de fait disposer d'un pouvoir étendu, tandis qu'en France un Président chef de parti et disposant d'une majorité absolue à l'assemblée nationale et au sénat dispose de fait et par extension de pouvoirs considérables. Les modifications constitutionnelles de 1999 ont justement été apportées pour éviter ce type de situation ; auparavant, le Président disposait de par sa fonction elle-même de pouvoirs très étendus.

Après cette brève présentation institutionnelle, revenons à nos candidats finlandais. Tous deux sont pro-européens, ce qui a pour avantage de sceller une bonne fois pour toutes cette question, et surtout de libérer de l'espace de débat pour d'autres questions. La campagne avait jusque là beaucoup tourné autour des questions européennes, pour deux raisons : la première, évidente, liée à l'actualité ; la seconde tient à mon avis aux résultats des élections législatives de 2011, où le parti populiste des "Vrais Finlandais", prônant une sortie de l'Union Européenne, avait réalisé une impressionnante percée, rassemblant 19,1% des suffrages. En conséquence, en raison de l'échéancier, de l'actualité et de l'occupation de l'espace médiatique par Timo Soini (leader des Vrais Finlandais), tout était réuni pour concentrer une grande partie des débats sur les questions européennes. C'est en réalité paradoxal, car les questions européennes restent du ressort du gouvernement, et non du Président. Les résultats de ce dimanche devraient donc permettre de passer à autre chose, Timo Soini n'ayant cette fois-ci receuilli que 9,4% des voix.

Pour la suite, Niinistö est évidemment grand favori : vétéran de la politique Finlandaise, il était déjà présent au second tour des dernières présidentielles, et n'a perdu que de peu face à Tarja Halonen (51,8% contre 48,2%). Il possède donc tout ce qu'il faut de la stature Présidentielle. Après un petit tour sur son site internet, on sent bien qu'il dégage à la fois le sérieux requis par la fonction et la proximité populaire attendue par les citoyens. Il a monté pour la campagne tout un réseau de "Cafés Niinistö" dans le pays, qui lui ont servi de relais locaux, points de débats et de rencontres lors de ses déplacements. Sa communication est bien rôdée, efficace. Et tous les chiffres sont en sa faveur, tant les sondages depuis des mois que les résultats du premier tour (37% contre 18,6% pour Haavisto).

Néanmions, Haavisto a pour lui la jeunesse (53 ans, 10 ans de moins que Niinistö), la modernité, et surtout la compétence. Niinistö a été ministre de de la justice, ministre des finances et président du parlement. Ces fonctions ne sont pas particulièrement liées aux compétences attendues d'un Président. Haavisto de son côté a été ministre de l'environnement, mais a surtout travaillé pour les Nations Unies (au sein du PNUE, le programme environnemental, dans le cadre duquel il a exploré beaucoup de zones en crise) et l'Union Européenne, pour laquelle il a été négociateur de paix au Soudan et au Darfour. Ces expériences le placent certainement au-dessus de son adversaire du point de vue de la compétence brute. Est-ce que cela suffira ? C'est peu probable, mais pas totalement exclu.

Notez enfin que Haavisto est homosexuel (publiquement déclaré) et que son compagnon est un immigrant travaillant comme coiffeur ! Si cela ne peut s'intégrer dans aucun argumentaire, c'est néanmoins symboliquement fort, et le rapproche certainement du peuple (en tout cas des jeunes urbains, auprès desquels il a recueilli le plus de voix). Dans un pays qui par certains aspects peut être assez intolérant, le fait que Haavisto atteigne le second tour, avec la personnalité qu'il incarne et les valeurs qu'il porte, n'est pas anodin.

Autant j'étais dimanche dernier assez éloigné de l'effervescence électorale, autant je pense que dans deux semaines je serai bien au coeur des événements ! D'ici là, suivez l'actualité, même s'il est difficile de trouver des ressources francophones sur le sujet.